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De l’ordo-libéralisme à l’ordo-communalisme

Publié le 01 juin 2021

Par Sébastien Soriano, directeur de l’Institut national de l’information géographique et forestière

Il est de ces choses que le monde nous a longtemps enviées, et notre service public en fait partie. Pour autant, il semblerait qu’un décalage se soit opéré au fil des ans entre les attentes des Français et les réponses que l’Etat peut leur proposer. La crise sanitaire en est une illustration. Pénurie de masque et organisation de la vaccination ont trouvé des solutions dans des actions bénévoles. Couturières et couturiers citoyens, développeurs de Covid Trackers ou Vite ma dose, les « bidouilleurs » de terrain auraient-ils devancé l’Etat dans le combat contre la pandémie ?

Le parallèle entre la très forte mobilisation de l’Etat et les solutions fournies par la société peut interpeller sur la centralité, voire, la légitimité de celui-ci. D’autant plus que les défis qui se présentent à nous sont immenses. Au-delà de l’urgence sanitaire, transition écologique et révolution numérique apportent avec elles de nombreuses questions fondamentales qui appellent une mobilisation forte de l’Etat, qui semble pourtant en difficulté.  

En cela, mon opinion est que nous pourrions changer l’Etat. Dans  « Un avenir pour le service public » (Odile Jacob, 2020), j’ai recensé plusieurs initiatives isolées mais encourageantes qui suggèrent que l’intervention de l’Etat peut se concevoir autrement. Le projet « territoire zéro chômeur de longue durée » est un formidable témoin de la capacité de l’Etat à pivoter pour mieux satisfaire les besoins des plus précaires. Ce projet, qui consiste à réinsérer dans le monde professionnel des chômeurs exclus du marché de l’emploi, active un cadre juridique et des fonds publics mais laisse ensuite les tissus entrepreneuriaux et associatifs locaux organiser la remise en activité sur le terrain. L’Etat fait la courte échelle à des communautés qui se chargent du reste.

Cet Etat, que j’ai nommé « Etat en réseau » serait un Etat différent. Un Etat « partenaire » qui n’essaierait pas de tout faire ou de tout contrôler mais qui se chargerait d’enclencher une dynamique vers un objectif communément partagé. A la lumière des initiatives coopératives, des communautés de logiciels libres, des campagnes de financement participatif citoyennes, l’Etat miserait sur la capacité d’action de la société. Cet Etat en réseau serait un Etat ouvert qui coopère pour co-construire les réponses aux besoins de nos concitoyens. Dans une logique de partenariat, il fixerait le cap et mettrait en capacité d’agir les « tribus » qui composent le corps social pour qu’elles s’instituent en « communs ».

Il faut saluer la démarche du Programme Gouvernement Ouvert qui peut participer à cette dynamique d’Etat en réseau. Mais il faut se garder d’une dérive : l’ouverture n’est pas vouée à procéder d’un nouvel acte de l’ordo-libéralisme, en ce qu’elle organiserait un retrait de plus du public au profit du marché. Je propose une ouverture vers les communs. L’Etat en réseau n’est pas seulement ouvert, il se donne pour but l’émergence des communs. Cette notion est centrale en ce qu’elle symboliserait une alchimie nouvelle  entre l’Etat et la société. C’est en ce sens que j’avance le terme d’« ordo-communalisme », avec les communs comme principe d’action. Avec l’idée selon laquelle le « laissez-faire » pourrait devenir un « permis de faire » au profit des communautés « encapacitées », au bénéfice du plus grand nombre.

Prenons le déploiement de la fibre optique en France. Après des décennies de monopole public dans les télécoms, l’Etat a su repenser sa centralité pour généraliser l’arrivée du réseau dans le pays. Via le plan France Très Haut Débit et la régulation du marché, l’Etat a fixé le cadre et les financements, permettant aux collectivités territoriales, aux communautés techniques et aux opérateurs privés de s’organiser en fonction des enjeux locaux. Résultat, la France est en voie d’être l’un des pays européens les mieux équipés en fibre optique.

Le commun comme guide d’intervention de l’Etat peut nous inspirer bien au-delà. Après l’Arcep, la démarche « géo-communs » est ma proposition pour avancer dans cette voie dans un autre service public, celui de l’information géographique et forestière.

L’IGN est confronté à des défis similaires à ceux qui traversent l’Etat. La  révolution technologique questionne ses modes d’intervention. Les géants du numérique menacent de s’accaparer la production et la diffusion de géodonnées. Pourtant, des enjeux de société majeurs, au premiers rang desquels, le changement climatique, appellent des diagnostics enrichis sur la configuration des territoires et les ressources forestières et écologiques de notre pays.

L’établissement public, qui vient de fêter ses 80 ans, ne peut relever seul le défi ! La décision, historique, de gratuité des données de l’IGN au 1er janvier est une première étape mais il faut maintenant passer de l’ouverture à l’agir ensemble, avec les élus locaux, la société civile, les entreprises… Je souhaite faire de l’IGN le partenaire de communautés diverses mises en capacité de co-construire des bases de géodonnées et de services adaptés aux besoins du terrain. Ecoute des besoins et des utilisateurs, craquage de sujets collaboratifs dans une Fabrique des géo-communs, ouverture de fonctionnalités de diffusion et de co-production de données appropriables par tous… voilà les nouvelles missions des explorateurs de l’IGN ! Au cœur de la tempête, mettons le cap sur les communs !

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